Je suis une Extractemps – Partie II

Journal de bord d’une Extractemps. La courte aventure d’une femme perdue en pleine nature, dans un monde inhabité.

Foret metafictions

Deuxième volet des « Sound fictions », créations sonores et littéraires. (premier volet ici)
Comment parcourir les sound fictions ? Lisez les textes, et découvrez les sons au fur et à mesure. Faîtes les deux à la fois. Expérimentez !


Cinquième jour

1.
Constatation du jour : il est plus difficile de mentir, quand sa jambe soutient la vérité.

J’ai prétendu ne pas savoir qui ou quoi m’avait soigné et remplacé ma jambe, étant tombée inconsciente trop tôt. Mais ma prothèse mécanique prouve assez clairement la présence d’humanoïdes dans ce futur.
La commission a décidé de me mettre en détention, le temps que l’enquête se termine et qu’une décision soit prise sur mon sort. Je doute fort qu’ils rendent l’affaire publique. Il y a trop d’enjeux. Et mon sauveur va probablement finir en dommage collatéral…
Je dois le prévenir. Et je veux comprendre.

2.
Nouvelle constatation : il est plus facile de s’évader, lorsque sa jambe est démontable.

Mais mon accès au futur a été suspendu. Je ne peux pas y retourner sans aide. J’ai sonné chez Sol, un ami Extractemps en perm’ dans le présent. Je lui ai fait écouter les sons de mon aventure. Il m’a regardé longtemps sans rien dire, embêté. Comment ne pas comprendre ? Lui a deux enfants, une femme. À peser les « pour » et les « contre » entre sa famille et cette folie, il n’y avait pas photo. Mais il a dû trouver au moins un pour à la folie. Je me demande toujours lequel…
Nous n’avons pas une seconde à perdre. Il faut que nous traversions le portail avant qu’ils s’aperçoivent de ma disparition. J’aimerais bien prier, mais je ne sais pas qui ou quoi.
Nous prenons des chemins plus que détournés au cas où. Je crois que ça s’entend…

3.
Nous utilisons le temps comme une feuille. Prenez une feuille, immense, épaisse, semi-rigide, de longueur infinie, qui représente le temps. Pour arriver à plier une telle feuille, et faire se rejoindre deux bords, deux moments du continuum temporel, il vous faut beaucoup d’énergie. Et plus vous vous rapprochez de la pliure, plus il vous faut d’énergie pour faire se rejoindre deux bords. Plus vous voulez vous déplacez proche dans le temps, plus l’énergie demandée est colossale. Nous, nous n’y arrivons pas. Pas encore en tout cas. Pas avec ce modèle de convecteur distemp. Dont voici le cœur…

Vous -si un « vous » il y aura- pourrez vous estimer très chanceux(se) de pouvoir écouter ce petit bijou ronronner. Alors j’espère que vous prenez votre pied, hein !
C’est lui qui nous a fait arriver loin dans ce futur, des siècles plus tard. Pour y trouver cette Terre remodelée, avec sa nature métamorphosée.
Dans le présent, l’accès au convecteur est extrêmement bien gardé. Jouer avec le temps n’est pas du goût de tout le monde. Mais ici, dans ce futur, qui serait assez fou…

4.
Nous voilà prisonniers du futur.

On a bousillé une bonne partie du convecteur distemp. Ça restait la meilleure solution pour réduire nos chances de se faire attraper. Même si ce n’était sans doute pas la meilleure pour survivre à long terme.
Je ne sais pas combien de temps il leur faudra pour réparer le convecteur. Certainement bien plus que quelques jours.

5.
Je dois remplacer ma jambe. Direction l’atelier d’Étia. L’atelier d’Étia est un coffre à trésors. Je vous laisse en découvrir quelques uns…

Si nous devons être fugitifs, je dois être moins bruyante. Étia a échangée ma prothèse contre un modèle plus moderne et silencieux. Étia est InGéKa. Une amie qui m’a déjà aidé à désactiver le signal de ma boite noire avant mon retour dans le présent. J’ai dit à la commission avoir perdu la boite dans la forêt. Je devais le faire pour éviter qu’ils ne la retrouvent, pour continuer à collecter et garder ces preuves, ces sons, ces traces. La boite noire s’est avérée l’appareil idéal pour ça, au milieu d’une nature aussi électrique…
Étia est fascinée par l’ingéniosité rudimentaire de ma première prothèse. J’ai dû évidemment tout lui raconter. Et devinez quoi : encore une folle qui veut me suivre. Je vous promets que je ne force personne. Je me contente d’accepter.

Sixième jour

6.
Il pleut. Une pluie électrique.

Orage, ô désespoir. J’avais oublié combien ce monde est pourri. Ils nous ont pourtant bien mis en garde dès le début, nous les Extractemps : un contact minimal avec l’extérieur. Ne rien boire, ne rien manger qui vienne du futur.
Nous sommes au milieu de la jungle. Plutôt paumés, il faut bien le dire. Nous sommes vite partis de la station, hier, rapidement équipés, armés à notre façon. Nous avons passé la nuit en forêt. Et aujourd’hui cette pluie électrique, oui, électrique, véritablement. Me demandez pas comment c’est possible. Pas une intensité bien méchante, rassurez-vous. Mais largement de quoi vous mettre bien sur les nerfs. Puis complètement à plat…
Nos combinaisons nous protègent plutôt bien de la pluie, heureusement. Mais il suffit de quelques gouttes, et l’air est plus que chargé. Nous continuons de chercher, malgré tout. Une trace, un objet, une habitation.

7.
C’est eux qui nous ont trouvé.

Pris dans le piège. Je ne suis pas sûr qu’il nous était destiné. Mais nous ne pouvons que nous incliner devant leurs talents de chasseurs. Sol et Étia ont été saisis dans la toile. Moi j’ai couru, mais pas très longtemps. On est venu pour ça, non ?

8.
Ils nous ont ramenés, ligotés, dans leur camp, avec ce mélange de crainte et de curiosité mutuelle typique de ce genre de rencontres.

Je dis « camp » parce que ça ne ressemble pas vraiment à un village. Il y a là plutôt des abris, installés au milieu de la végétation, mais pas de vraies habitations. Deux enfants nous gardent. Ils nous observent, nous scrutent, se glissent quelques mots à l’oreille et sourient. Quelques adultes se sont réunis plus loin et parlementent. Nous n’entendons rien. Je ne sais toujours pas quelle langue ou langage ils utilisent. Sol essaie de discuter avec nos deux gardes enfants. Ils ont chacun une petite lance et son propulseur au bras droit. Mais ils ne répondent pas. Il y a principalement des enfants dans le camp. Je n’en ai compté que quatre clairement adultes. Les autres sont sûrement partis à la chasse ou autre. Je ne vois pas mon sauveur.
Ils ont détruit rageusement tout notre matériel électrique. Heureusement, la boite noire cache bien son jeu…

Septième jour

9.
Nouveau jour.

Tout est automate ici. Voici un automate pêcheur. Il fait des va-et-vient sur un petit étang, le long d’une corde tendue juste au-dessus de la surface. Un filet plonge dans les eaux brunes et en ressort de temps un temps quelques menus poissons.
Nous avons passé la nuit ligotés à un arbre. Aucun adulte supplémentaire n’est arrivé au camp jusqu’à présent.
L’un des quatre adultes s’est approché de nous ce matin, un homme. Il nous a parlé mais nous n’avons rien compris. Il s’agit d’une langue rugueuse mais pas si éloignée de la notre. Avec des gestes on a fini par faire comprendre que nous ne leur voulions aucun mal, juste mieux les connaître. Méfiants, ils nous ont tout de même fait visiter leur camp.

10.
Un enfant est mort ce soir. Leur veillée funèbre commence. Je comprends maintenant.

Nous avions vu, dans notre visite de cet après-midi, un abri où étaient étendus trois enfants, visiblement gravement malades. Ils étaient recouverts de tâches cutanées sombres, bleues, inquiétantes.
La Terre a beaucoup changé. Sa végétation, ses animaux. Son air n’est plus si pur, son eau encore moins. Résultat sans doute de catastrophes passées, lointaines. La nature a évolué trop vite. Les humains pas assez.
Les hommes se meurent. Ceux que j’ai sous mes yeux sont sans doute parmi les derniers. Les derniers humains. Les derniers fruits d’une longue branche malade. Je le sais, je le sens.
Dans leur cimetière, les petites tombes sont très nombreuses. Nous ne verrons probablement pas d’autres adultes dans ce camp.
L’air, l’eau, la nourriture sont pour eux à la fois nécessités et poisons… des poisons que Sol, Étia et moi partageons à présent.

 

Texte : Thibault Duperier
Sound design : Marie Moulin

Illustration de couverture : Pascal Casolari (voir son site)