Je suis une Extractemps -Partie I

Journal de bord d’une Extractemps. La courte aventure d’une femme perdue en pleine nature, dans un monde inhabité.

Foret metafictions

Premier volet des « Sound fictions », créations sonores et littéraires.
Comment parcourir les sound fictions ? Lisez les textes, et découvrez les sons au fur et à mesure. Faîtes les deux à la fois. Expérimentez !


Premier jour

1.
J’avais postulé pour ce job comme on part à l’aventure. Tous les gosses en rêvaient.

Seulement, ça n’a rien d’une aventure. Ça a plutôt à voir avec un long et douloureux ennui. Un coiffeur, au moins, prend le plaisir d’avoir quelque chose de net et harmonieux à la fin. Tout ce que je laisse derrière moi ne semble que désolation. Enfin, moi, je ne fais rien. Je surveille. Et mon abatteuse abat.
Je suis la capitaine et le seul équipage d’une montagne d’acier tranchant, avançant, inexorablement, au milieu d’une mer de bois.

2.
La machine s’est arrêtée sans prévenir, et voilà ce que j’entends…

Ai-je toute votre attention à présent ? Écoutez-vous bien ce que je vois ?
Seule ma boite noire continue de fonctionner, protégée par sa coque épaisse anti-radiation. C’est grâce à elle que je peux vous présenter ces traces.
L’Arbre.
Ça, c’est un arbre. Mais pas n’importe quel arbre. L’Arbre à Radiations. Magnifique, majestueux, incroyable. Éblouissant, foisonnant, hypnotique. La légende des Extractemps.
Les Extractemps, c’est nous. Je suis une Extractemps. Et j’ai vu l’Arbre à Radiations.
Écoutez encore. Écoutez bien.
Ce truc là a bousillé toute l’électronique de mon abatteuse. Même mon jet de secours est hors d’usage. Je suis perdue en pleine forêt, en pleine jungle, à des centaines de kilomètres du plus proche portail. Je n’ai évidemment plus aucun accès, ni aux communications ni aux données cartographiques.
Mais, sans signal de ma part, ils ne devraient pas tarder à envoyer un hélico.
Je suis sur ma couchette, prête à dormir un peu, bercée par le ronron de mon Arbre.

3.
Je me suis réveillée au milieu de l’après-midi.

À travers le pare-brise, il me semble voir des silhouettes au fond de la forêt environnante. Une jungle asséchée, mais coriace, dense.
L’hélico arrive. Le son fait fuir les silhouettes.
Pourvu que…
Et merde…
L’hélico est arrivé. L’hélico s’est approché. Mais trop près de l’arbre, l’hélico a chuté…

4.
Je suis sortie chercher des survivants. À mi-chemin, ce que je qualifierais d’un appel a retenti.

J’ai accéléré le pas jusqu’au lieu du crash mais je n’ai trouvé qu’une carcasse en flammes.
De retour vers mon abatteuse, j’ai vu les mêmes silhouettes s’en écarter et disparaître. Mon engin a été saccagé, évidemment, le verrouillage aussi est hors d’usage. Ils ont pris presque tout mon stock de nourriture et d’eau.
Les tambours continuent de résonner. Je ne suis clairement pas en sécurité ici. Je pars. Je prends la boite noire et quelques affaires restantes.
Puisque j’ai voulu de l’aventure…

5.
J’ai remonté l’énorme chemin qu’a tracé mon abatteuse au milieu de la forêt. Mais je suis vite arrivée dans le territoire désolé, défriché totalement par nos machines.

À perte de vue, la terre n’est plus que forêt sans arbres. Une forêt de tronc arrachés, de nature tranchée. Une morte forêt et morne plaine, écrasée par nos monstres de métal.
La vie n’est rien face au besoin de survie.
Si je peux y attraper des insectes pour manger, je n’ai que peu d’espoir d’y trouver de l’eau. Et plusieurs jours de marche me séparent du portail, sous la température caniculaire du mois de juin.
Je rebrousse chemin. Je vais m’enfoncer dans la jungle, espérant y déceler un point d’eau.

6.
La nuit tombée, je me suis installé un petit abri de fortune au milieu de la jungle et en ai profité pour réfléchir un peu.

Mais certains sons… comment dire… n’aident pas trop à la réflexion…
Une problématique m’interpelle malgré tout : qui dit tambours et cornes de brume, dit animaux intelligents, voire humanoïdes. Or, ne doit-il pas rester aucun humain sur Terre ?

Deuxième jour

7.
En début d’après-midi, j’étais déjà épuisée par la chaleur suffocante et ma lutte pour avancer dans cette nature abondante. Lorsque, miracle, j’ai entendu le geyser.

Une source chaude !
Je me régale de cette eau et je profite de ma dernière ration de nourriture. Je suis étendue sous un arbuste un peu plus loin. Cette mélopée aquatique m’apaise. Je n’ai nulle part ou aller, je suis nulle part, mes espoirs de survie au milieu de cette jungle sont nuls. Mais putain, qu’est-ce que ça fait du bien.

8.
J’ai trouvé quelque chose de surprenant.

Difficile à décrire… Imaginez une machine faite de pièces disparates, en bois ou métal, mais rien d’électrique. Je n’ai jamais vu une machine aussi complexe utilisant seulement les lois de la mécanique. Elle se déplace par petits à-coups de quelques centimètres sous un arbre que je ne connais pas. L’arbre a un tronc extrêmement long, parsemé d’innombrables épines, avant de déployer ses branches tout en haut. Sur chaque branche, de nombreux fruits attendent d’être cueillis.
Au sol, à chaque fois que la machine s’arrête, elle déploie une très longue perche télescopique pour atteindre les fruits tout en haut. Au bout de la perche il y a une petite boite. La perche monte jusqu’à ce que la boite entoure un fruit ou ne trouve rien. Puis la boite se referme, en sectionnant l’attache d’un fruit le cas échéant. La perche redescend alors et le fruit est mis dans le grand caisson de la machine. Celle-ci se déplace à nouveau de quelques centimètres et recommence sa mécanique. En restant quelques instants à observer, j’ai compris que la machine fait des cercles de plus en plus larges autour du tronc de l’arbre. Ingénieux !
Il n’y a visiblement personne dans les environs. La machine est seule. Il n’y a aucun humain sur cette Terre, je vous dis. Mais quelqu’un viendra bien chercher les fruits à un moment donné, non ?

9.
Ai-je besoin de décrire ?

Je n’en ai de toute façon pas très envie.
J’ai couru, évidemment, mais pas très longtemps. La bête a pris la moitié de ma jambe assez rapidement.

10.
Un homme est venu.

Un homme.
Un homme qui n’est pas censé être sur Terre.
Un homme presque normal au demeurant.
Un homme, sur Terre, au temps des Extractemps.
Il a tué la bête. Enfin, je crois. Je suis vite tombée inconsciente, une demi-jambe en moins.
À présent, voici le bruit qu’elle fait. Ma jambe.

Troisième jour

11. Je me suis réveillée seule au milieu de la jungle, le lendemain, je présume. La boite noire était toujours dans mon sac, et la moitié de ma jambe remplacée.

C’est la quatrième fois que j’écoute ces sons, ceux que la boite noire a enregistré durant toute ma perte de conscience. Mais cela ne m’apporte pas grand chose. Aucune parole, aucun chant. Des petits bruits divers, caractéristiques de rien, toute la nuit. Mais des bruits. Des bruits que la nature n’est a priori pas capable de produire.
Vous reconnaissez quelque chose, vous ?

12. Après quelques heures d’adaptation à ma nouvelle jambe, j’ai pu marcher et courir presque normalement. Même si j’étais encore très faible. J’ai découvert dans mon sac quelques biscuits laissés par mon (mes ?) sauveur et une gourde remplie d’eau.
J’ai fini par retrouver l’espace désolé de la déforestation, et un hélico m’a repéré. Il me ramène au portail.
Je vais retourner dans mon présent chéri, mais je n’oublierai rien. Je vais devoir faire mon rapport. Mais que dire ? Soit ils me prendront pour folle, soit ils me feront taire, soit ils arrêteront la mission. Dans tous les cas je ne pourrai y retourner. Or…
Je veux savoir.

Texte : Thibault Duperier
Sound design : Marie Moulin

Illustration de couverture : Pascal Casolari (voir son site)