Le jour où Orson Welles a envahi l’Amérique

Quand Orson Welles commence l’enregistrement de La guerre des mondes en la veille d’Halloween 1938, il ne sait pas encore que ce récit d’une invasion extra-terrestre marquera le début de sa carrière, et l’histoire de la radio.

Orson Welles Guerre des Mondes metafictions

Le 30 octobre 1938 est diffusée sur le réseau CBS l’adaptation de La guerre des mondes1, le désormais célèbre roman de science-fiction écrit par H.G. Wells. Réalisée par Orson Welles, alors âgé de 23 ans, cette émission aurait entraîné une panique auprès des auditeurs américains, persuadés que les extra-terrestres envahissaient le pays. Dans ce dossier consacré à la première partie de l’adaptation, nous nous intéresserons à la construction du récit, aux rapports de Welles avec le public, ainsi qu’à la légende du vent de terreur.


Les 40 premières minutes de l’émission, indisponibles en français jusqu’à maintenant, ont été traduites et sous-titrées par Sarah Beaulieu. Avant la lecture du dossier, nous vous invitons à les (ré)écouter :

Construction dramatique et mise en scène du récit

La guerre des mondes2 n’est pas la première adaptation de roman réalisée par Orson Welles pour CBS. Sherlock Holmes ou L’île aux trésors étaient déjà passés à l’antenne, sous forme de narrations à une ou plusieurs voix sans effets sonores particuliers. La guerre des mondes va rompre avec ce modèle.

Lorsque la production de l’émission est lancée, l’écriture du scénario est confiée à Howard E. Koch, qui remportera plus tard l’Oscar du meilleur scénario pour Casablanca3. Après plusieurs versions et une répétition à laquelle Welles ne pourra pas assister, chacun s’accorde à dire que le livre est inadaptable. L’ensemble est « ennuyant et désuet ». Welles donne alors ses indications pour la réécriture. Entre autres, il demande que la première partie de l’émission soit majoritairement structurée sur la base de bulletins d’informations annonçant l’arrivée des martiens.

War of the world record
Les répétitions de « La guerre des mondes » dans les studios de CBS

L’émission, qui sera diffusée en direct, est divisée en deux parties. La première, qui dure plus de 40 minutes, consiste en une série de faux bulletins, de morceaux de musique et de reportages. La seconde est avant tout constituée de monologues du professeur Pierson, interprété par Orson Welles. Nous nous intéresserons uniquement à la première partie, car c’est elle qui a pu être à l’origine de l’excitation des auditeurs américains.

La pièce débute par une présentation de l’émission. On annonce Orson Welles et sa troupe du Mercury Theatre, dans une adaptation de La guerre des mondes de H.G Wells. Puis, sur une musique symphonique, Orson Welles lui-même présente le récit qui va suivre. Il prend la place du narrateur et commence : « Nous savons que depuis le début du 20ème siècle, le monde est observé par des intelligences supérieures à celle de l’être humain. » C’est de la même manière, à peu près dans les mêmes termes que débute le roman de H.G Wells. Ce sont les premières lignes du chapitre 1, « La veille de la guerre », qui sont simplement lues par le réalisateur. L’introduction laisse alors clairement présager une adaptation fidèle du livre, voire une simple lecture.
Et puis soudain, au détour d’une phrase, le texte dérive.

« Ce soir-là, le 30 octobre, on estimait que 32 millions de personnes étaient en train d’écouter la radio ».

Le 30 octobre, c’est justement le jour de la diffusion de l’émission. Ici, la narration prend une autre dimension en s’affranchissant brusquement du livre. En intégrant dans le récit le médium par lequel il est en train de s’exprimer, Orson Welles donne à l’histoire une nouvelle forme. Il ne s’agira pas d’une lecture, mais bien d’une adaptation radiophonique d’un récit qui s’exprimera désormais avec les codes inhérents à ce médium. L’auditeur est invité à se plonger tout à fait dans le récit, il y est immédiatement intégré par le narrateur lui-même. Une sorte d’interaction s’installe. Plus aucune annonce sur le caractère fictionnel de l’émission ne sera faite avant plus d’une demie-heure. Une demie-heure de suspens, puis d’horreur, construite en crescendo jusqu’à la destruction de New York.

Tout commence par la voix d’un speaker, qui vient remplacer celle d’Orson Welles, et évoque des conditions météorologiques extraordinaires. S’en suit un court interlude musical, « Ramon Raquello et son orchestre ». Ces pauses reviendront à plusieurs reprises comme un leitmotiv dans le récit, avec une véritable fonction dramatique. Les interludes musicaux participent en effet à cette sensation de réel qui se dégage de l’ensemble. On utilise avant tout l’orchestre pour pallier au silence dont la radio a toujours eu peur, mais d’un point de vue dramatique, il sert l’immersion de l’auditeur en interrompant systématiquement les nouvelles inquiétantes distillées par les journalistes ou les témoignages des personnes interviewées. La musique parasite l’information et stimule l’auditeur en le forçant à patienter; elle ajoute ainsi au suspens en lui laissant le temps d’assimiler des nouvelles de plus en plus graves. Le choix de genre musical n’est pas non plus anodin : cette musique traditionnelle espagnole tranche avec la montée en puissance de l’horreur, la rendant encore plus insupportable -on se rappellera l’efficacité du procédé avec Orange Mécanique4.

Plus tard, on retrouve Carl Philipps, le journaliste chargé de l’interview. Assis aux côtés du professeur Pierson (Orson Welles), il décrit longuement la pièce où il se trouve, et jusqu’à la lumière qui éclaire le télescope. Le tic-tac que l’on entend, précise-t-il aussi, c’est le son de l’horloge. Il prévient l’audience que le professeur peut être interrompu à tout moment par le téléphone. La scène est décrite dans des termes visuels et sonores. L’imagination du public est sollicitée, conditionnée en partie par les descriptions pour élaborer l’espace dans lequel se déroule l’action. Le son de l’horloge, qui agit comme un rappel du temps qui sépare les auditeurs du moment où l’invasion va avoir lieu, ajoute à l’ambiance pesante de la scène.

On apprend qu’un objet non identifié s’est écrasé près d’une ferme de Grovers Mill. Carl Philipps, dépêché sur les lieux, demande au fermier de s’exprimer sur l’évènement. La première réplique du propriétaire est celle-ci : « J’étais en train d’écouter la radio… » Une nouvelle fois, Orson Welles fait participer l’auditeur en l’incluant indirectement dans l’interview. C’est dans sa propre ville que l’objet aurait pu s’écraser, et c’est lui que le journaliste aurait alors interrogé. Les hésitations du journaliste, la diction relative du fermier, tout est mis en scène pour se rapprocher du réel.

« J’aimerais pouvoir décrire l’atmosphère de cette scène fantastique », continue Philipps. Nous sommes invités à nous concentrer sur le son qui provient de l’objet. Le micro se rapproche : on entend un bruit métallique, régulier, peu identifiable. Encore une fois, le procédé fonctionne parfaitement. Cette utilisation du son est d’une efficacité d’autant plus évidente qu’elle fait appel directement à l’imagination de l’auditeur, au même titre qu’une action hors-champ au cinéma sollicite l’imagination du spectateur. Nous n’ignorons plus le pouvoir de la suggestion, utilisé ici avec brio par Orson Welles.
Soudain, Philipps s’anime : « Quelque chose est en train de se passer. » Un homme en arrière-plan s’écrit « Ça bouge ! », et les voix s’entremêlent alors dans un brouhaha qui annonce la panique qui va suivre. Le journaliste essaie de commenter la scène qui se déroule sous ses yeux. Quelque chose tombe sur le sol, puis un corps sort de l’objet, que le journaliste ne parvient pas à décrire, un monstre qui bouge avec difficulté. « Je reviens dans une minute ». Nouvelle rupture avec l’interlude musical. On peut aisément s’imaginer l’auditeur tendu sur son fauteuil, partagé entre doute, peur et excitation.
On retrouve Philipps. Une alarme se met en route. Un cri déchirant en arrière-plan. Le journaliste, de plus en plus angoissé, essaie de décrire le rayon qui vient de transformer un homme en torche vivante. « Ça arrive dans ma direction. » Le micro se coupe. Long silence. Welles, en chef d’orchestre de génie, devait tenir son poing fermé dans le studio, pour que pendant ces quelques secondes, tous les corps soient crispés, dans l’impatience du moindre bruit qui les délivreraient du suspens. Encore une fois, tout est affaire de rythme dans la construction de la narration.
Quelques secondes plus tard, un speaker reprend la parole pour expliquer que des conséquences « indépendantes de leur volonté » les empêchent de continuer la retransmission en direct de Grovers Mill. Son ton, calme et détaché, très professionnel, ne fait qu’accentuer le sentiment de malaise qu’a pu engendrer l’extrême violence de la scène précédente.

Guerre des Mondes Spielberg
Les tripodes de « La guerre des mondes » (Steven Spielberg)

Plusieurs personnalités et spécialistes interviennent ensuite pour commenter l’évènement. Et notamment le Capitaine Lansing, chargé des opérations militaires, qui décrit pour la première fois les machines extra-terrestres, telles qu’elles le sont dans le roman, et telles que Spielberg5 les a représentées plus tard : « Du métal solide… Comme un bouclier qui se dresse au-dessus du cylindre… Ça va de plus en plus haut… Ça se dresse sur des pattes… sur une sorte de structure en métal. » On est mis en relation directe avec les lignes d’artilleurs qui avancent sur les lieux de l’invasion. S’ensuit une retransmission de l’attaque, rythmée uniquement par les échanges entre les militaires tandis qu’ils approchent de l’ennemi. Pendant quelques minutes, seuls quelques effets sonores (explosions, tirs) viendront s’ajouter aux voix. Lorsque les militaires se mettent à tousser, on s’imagine que la fameuse « fumée noire » projetée par les martiens est en train de les étouffer. Puis l’on se retrouve aux côtés d’un pilote, dans l’avion qui survole les créatures et finit par s’écraser.

Tous les points de vue (Pierson, Philipps, les membres de l’armée…) convergent vers un évènement simple : l’invasion de la Terre par les martiens. Concentrés sur un évènement qui les concerne directement, plutôt que sur un personnage en particulier, les auditeurs se sentent impliqués à tous les niveaux de l’histoire. On ne leur impose pas le point de vue d’un personnage, puisque cette histoire, c’est la leur. S’il est impossible de désigner un protagoniste, c’est parce que Welles n’en a pas choisi; le public est précisément le héros de l’histoire.

Au terme de ces 40 minutes, le speaker de CBS reprend la parole. « Vous êtes en train d’écouter une émission de CBS réalisée par Orson Welles ». La tension de la dernière scène, remarquablement amenée, s’est conclue sur l’invasion de New York (« C’est la fin. ») et l’appel désespéré du dernier opérateur. Cette première partie suffit au récit. La seconde, reprenant le schéma presque systématique des adaptations radiophoniques de romans, est un simple monologue du professeur Pierson, puis un dialogue avec un étranger. Le micro n’est plus utilisé comme un accessoire intra-diégétique, mais comme un outil d’enregistrement. Nous perdons par conséquent l’impression de réel de la première partie. De plus, aucun élément supplémentaire n’est donné sur l’avancée des martiens, puisque l’extinction de la race humaine était déjà supposée par la scène précédente.

Il semble que l’intervention du speaker rappelant le caractère fictif de l’émission, dont la presse affirme qu’elle a été ordonnée par les forces de police qui recevait des appels paniqués ou offusqués des auditeurs américains, soit arrivée à temps, lorsque l’intrigue, ayant atteint son climax, ne pouvait aller plus loin. Welles a su mettre en scène cette montée en puissance, jusqu’au point de non retour. L’intrigue n’est pas clairement dénouée; le dénouement, c’est à l’auditeur de se l’inventer, selon qu’il se tient du côté des sceptiques ou des crédules.

Manipulation et crédulité de l’audience : la guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?

Il faut avant tout replacer cette émission dans son contexte historique. La 2ème Guerre Mondiale approche. Comme le dira H.G Wells dans une interview quelques années plus tard, les américains peuvent encore « jouer à se faire peur », car ils n’ont pas encore expérimenté la véritable angoisse de l’envahisseur. Les Etats-Unis sont en effet épargnés par les remous de la guerre. Mais les mauvaises nouvelles sont fréquentes, et la radio joue un rôle inédit. Ce nouveau médium est un vecteur d’information en lequel ils ont confiance. En l’occurrence, ils ne considèrent comme fictionnel que ce qu’on leur a présenté comme tel.

En laissant planer le doute pendant la première partie de l’émission, Orson Welles, consciemment ou non, a choisi de mettre ses auditeurs dans une position inconfortable : il était plus prudent pour eux de considérer sérieusement l’invasion. Aux alentours de la 31ème minute, lors de la scène du bombardement par les avions de chasse, il n’est même plus fait clairement mention des martiens : on essaie de tirer sur un « ennemi » armé d’un « rayon ardent ». La peur de l’envahisseur allemand, restée en sommeil, trouve là une excellente raison de se concrétiser. Les termes choisis pour désigner les martiens : « les machines », « l’ennemi », « les créatures », sonnent comme des métaphores, ou comme les descriptions de machines de guerre plutôt que de ceux qui les manipulent. Ainsi, l’auditeur inquiet aura pu croire, pendant quelques minutes, à l’arrivée d’un envahisseur allemand équipé de machines puissantes, qui détruisent tout sur leur passage, brûlent et écrasent la population, qui tente désespérément de s’enfuir. La vision cauchemardesque de cette invasion imminente et de son caractère aussi prévisible qu’inéluctable a pu terrifier jusqu’aux caractères les moins crédules, avant tout parce qu’elle s’inscrit dans un contexte politique réel.

Il faut également noter la précision du jeu des acteurs, et notamment Franck Readick, qui interprète Carl Philipps, le journaliste qui finira brûlé vif. L’année précédent la diffusion de La guerre des mondes, le monde entier assistait à l’incendie du dirigeable allemand Hindenburg (voir les dernières minutes de la vidéo ci-dessous), qui, en quelques minutes, s’écrasait et brûlait sous les yeux d’un commentateur dont la voix se brisait progressivement. Readick se serait inspiré de la réaction de ce journaliste pour la première scène d’attaque des martiens. Si le fait n’est pas vérifiable, il est cependant évident de constater que le rapprochement entre la tragédie du dirigeable et l’invasion fictive des martiens contribue à favoriser si ce n’est la panique, tout du moins l’excitation ou le malaise de l’auditeur.

Plusieurs éléments laissent penser en premier lieu qu’Orson Welles n’a pas eu l’intention de laisser ses auditeurs croire à l’invasion.
Tout d’abord, la présentation dès le début de l’émission, où La Guerre de Mondes et Orson Welles sont explicitement mentionnés. Ensuite, on fait entendre au cours de la première partie le témoignage du Secrétaire de l’Intérieur, mais sans toutefois donner son nom (« the Secretary of the Interior »), soit une lacune journalistique trop évidente pour être ignorée. Enfin, le début de la seconde partie rappelle que nous sommes en train d’écouter une émission de radio.

Henrique Alvim-Corrêa - La guerre des mondes
Les martiens attaquent. Illustration de Henrique Alvim-Corrêa pour une édition française de La Guerre des Mondes.

Ces éléments sont cependant peu nombreux, et beaucoup trop discrets. Les présentations de l’émission ne sont faites que deux fois en près d’une heure d’antenne. L’auditeur qui manque ces deux présentations se retrouve donc immédiatement projeté dans une fiction construite sur un modèle réaliste. Au fur et à mesure que la présence extra-terrestre se fait plus menacante, l’antenne est entièrement consacrée à la diffusion des bulletins d’information. Pour ajouter au réalisme du récit, l’action du roman, qui se tient initialement en Angleterre, a été adaptée pour le public américain. Grovers Mill existe réellement, c’est une petite bourgade américaine du New Jersey; nous reviendrons plus bas sur une anecdote concernant la réaction de ses habitants.
L’auditeur peu crédule, en cas de doute, aurait pu changer d’ondes et constater que les autres radios ne relayaient pas ces informations pourtant cruciales. Surtout, l’invasion se déroule sur un laps de temps beaucoup trop court, ainsi que certaines actions, telles que les déplacements des protagonistes d’une ville à l’autre. Les commentaires des militaires durant leurs opérations sont également tout à fait surréalistes. Mais rappelons encore une fois le contexte de l’époque : une méconnaissance certaine de la radio, et une vulnérabilité due au contexte politique. L’émission est construite de telle manière qu’elle ne laisse aucun moment de répit, et donc de réflexion. Les informations et l’avancée de l’invasion sont rapides, les éléments sont donnés régulièrement et l’auditeur, comme nous l’avons vu plus haut, se trouve directement impliqué. Pris dans l’action, il n’a peut-être pas pensé à changer de station…

Pour conclure sur la réaction des auditeurs, il faut ajouter que l’audience, ce soir du 30 octobre 1938, est en réalité assez faible. Tout le monde ne possède pas de poste de radio, et l’émission du ventriloque Edgar Bergen, sur NBC, est plus connue et plus écoutée que celle de Welles. Dans son essai « La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ? »6, Pierre Lagrange revient largement sur l’exagération des médias qui reprirent l’évènement. Il est possible que les journalistes de presse aient profité de l’émission pour discréditer la radio, alors nouvelle concurrente de la presse écrite. Orson Welles, de son côté, déclare dans une interview que « les gens avalent tout ce qui sort de la radio« . Il aurait tenté de leur ouvrir les yeux, de les responsabiliser. Et, comme l’un des personnages de l’émission le dira lui-même : « Nous sommes persuadés que la radio a la responsabilité de servir l’intérêt du public en toutes circonstances. »

Dans le livre « Little green men, meowing nuns and head-hunting panics : a study of mass psychogenic illness and social delusion« 7, Robert E. Bartholomew conclut ainsi son chapitre sur la réaction du public de La Guerre des Mondes :

« Cela va certainement se reproduire. Seuls les médiums et les formes vont changer en même temps que de nouvelles technologies vont se développer, les anciens sujets délirants vont s’éloigner et d’autres vont émerger. »

En 1938, la radio était un médium nouveau, et donc propice à ce genre d’expériences. Orson Welles avait  compris qu’impliquer le public dans le processus narratif pour favoriser son immersion est le meilleur moyen de gagner son intérêt.

Extrait de Radio Daysde Woody Allen, où un couple réagit à l’annonce de l’invasion martienne :

Rôle(s) des médias

Une du Herald, le lendemain de l'émission
La une du Herald, le lendemain de l’émission

Dans le premier tiers du roman, juste après la discrète première attaque des martiens, H.G Wells décrit ainsi l’attitude des habitants autour de la lande où l’étrange objet a atterri : « La majorité des gens restait indifférente. » On est à une époque où l’information circule difficilement en-dehors des grandes villes, et où la population, qui n’est pas encore soumise à la sur-information, ne s’intéresse souvent qu’aux actualités de voisinage. Les médias apparaissent donc très tôt dans le roman, représentés d’abord par le personnage d’Henderson. Accompagné sur les lieux où le mystérieux objet est tombée, le journaliste s’empresse de télégraphier la nouvelle à Londres. « Vers huit heures, un certain nombre de gamins et d’oisifs s’étaient déjà mis en route vers la lande pour voir « les hommes morts tombés de Mars ». C’était la forme que l’histoire avait prise. »

Au début de l’adaptation radiophonique, lors de l’interview du propriétaire de la ferme, Philipps ponctue sans arrêt la courte interview de « Oui, monsieur Wilmuth », « Qu’avez-vous vu ? », « Qu’avez-vous entendu ? », « Est-ce que vous avez eu peur ? » et insiste pour obtenir des descriptions tout en se forçant à rire aux déclarations du fermier.

Il y a ici trois incarnations du journalisme, chacune ressemble étonnamment à l’autre. D’abord Henderson qui, ayant aperçu un objet étrange, interprète et extrapole la nouvelle. Philipps ensuite, qui insiste pour obtenir des détails intéressants, en guidant la conversation pour qu’elle tienne l’audimat en haleine. Et enfin les journalistes, bien réels ceux-là, qui après l’émission, ont certainement exagéré la panique pour nourrir leurs papiers.

Le lendemain de la diffusion, Orson Welles présente ses excuses au public, lors d’une conférence de presse qui semble mise en scène par le jeune réalisateur.

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Mr et Mme Anderson, les véritables propriétaires de la ferme de Grovers Mill, posent pour les journaux.

Il ne s’est pas rasé ce matin-là. Ses sourcils sont arqués, il ressemble à un enfant, son expression caricaturale de l’affliction est évidente. Welles a souvent cette expression lors des interviews, mais ici, elle paraît exagérée.
« J’espérais que les gens seraient excités », répond Orson Welles aux journalistes qui se pressent autour de lui, réclamant ses impressions sur la terreur qu’il aurait fait naître chez les citoyens. Puis il temporise son propos : « Evidemment, il va falloir qu’on s’assoit et qu’on discute de façon très prudente de nos prochaines émissions. »
Orson Welles, même s’il est ici au début de sa carrière, est déjà acteur et metteur en scène. Il connaît sans aucun doute l’impact de la fiction sur le public, et à quel point il est possible de le manipuler. Dans cette vidéo, il prend un air contrit, mais ne parait que vaguement concerné. Il est assis au milieu de journalistes dont les questions, très directes et orientées vers la recherche du scoop, lui permettent de répondre sans se sentir piégé. Il maîtrise son sujet, et profite de ces « excuses publiques » pour jouer avec les médias. « Je sais ce que vous êtes en train de faire », a-t-il l’air de leur dire. Et il continue donc de les manipuler. « La radio est nouvelle, et on en apprend chaque jour sur l’effet que ça peut avoir sur les gens », dit-il encore aux journalistes. « Bien sûr, nous sommes choqués et désolés des conséquences de l’émission ».
L’un d’eux demande s’il faudrait faire passer une loi pour interdire aux radios d’utiliser des procédés habituellement utilisés pour les informations dans des contextes de fiction. Ce à quoi Welles répond qu’il sait seulement que tout le monde dans le milieu de la radio fera son possible pour éviter que ce qui s’est passé ce soir-là puisse recommencer. Mais que s’est-il vraiment passé ?

william dock war of the worlds
William Dock, pris en photo le lendemain de l’émission

Il y a bien l’histoire de William Dock, dont la célèbre photo, parue le lendemain de la diffusion, illustrait l’histoire de ce vieil habitant de Grovers Mill qui, confondant le château d’eau du village avec un martien, aurait tiré à plusieurs reprises. La structure métallique rappelant la silhouette des tripodes, le brave homme était décidé à se défendre. Neuf versions de cette même histoire ont depuis été retrouvées. La terreur décrite par les journalistes aurait également causé quelques suicides. C’est à ce sujet que Welles fait référence dans l’interview, même si ces supposés suicides ne sont probablement que l’expression de l’imagination des journalistes les plus hardis.

Orson Welles a alimenté la légende nouvelle de cette terreur, non parce qu’il y croyait, mais parce qu’il s’alliait à la presse qui, en créant cette légende, nourrissait la relation avec le public que le réalisateur avait sans doute espérée.

La relation avec le public

Plus tard, dans une discussion avec H.G Wells, Orson Welles revient sur « l’excitation » provoquée par l’émission, et avoue ne pas être conscient de sa véritable envergure. Le journaliste présent tente alors une définition : cette excitation serait du même ordre que celle que l’on ressent lorsque quelqu’un se met un drap sur la tête et se fait passer pour un fantôme; même si nous avons conscience qu’il ne s’agit pas véritablement d’un fantôme, cela ne nous empêche pas de crier et de nous enfuir. Orson Welles approuve franchement la déclaration du journaliste, qu’il trouve excellente.

Louis Jouvet écrivait: « Aujourd’hui le public revient au premier rang d’importance. Le cinéma remet à zéro, au départ, toute l’organisation dramatique, toute sa hiérarchie, en remettant le public à la première place et d’importance et de fondation. » Orson Welles l’avait sans doute compris, et cela bien des années plus tôt, lorsqu’il décidait d’intégrer l’auditeur dans son histoire. La réaction de la presse, qu’il l’ai souhaitée ou non, n’a fait que servir cette interactivité mise en place entre le réalisateur et son public, en la prolongeant au-delà du récit, dans une perspective réelle.
Dans une autre interview réalisée vers la fin de sa vie, Orson Welles donne sa définition du public. C’est une « énorme bête à plusieurs têtes, tapie dans l’obscurité, qui attend de nous manger, ou de nous aimer. (…) Vous pouvez séduire un public, ou le dominer, ou le gagner. » Cette conscience du pouvoir dont dispose le public laisse imaginer que Welles prédisait la réaction de ceux qui écouteraient La guerre des mondes, voire qu’il espérait qu’elle irait jusqu’à la véritable panique. On a qualifié les auditeurs de naïfs, voire d’idiots. Welles, en avance sur son temps, savait qu’il s’adressait surtout à un public difficile, et que l’opportunité que lui offraient simultanément la radio, le contexte politique, mais également l’intrigue elle-même, était unique. Il avait la possibilité de séduire ce public, de le dominer, de le gagner. Des années durant, il laissera planer le doute sur cette soirée du 30 octobre, clamant parfois qu’il ignorait que son travail causerait de telles réactions, avouant d’autres fois qu’il avait tout prévu depuis le début. Dans tous les cas, La guerre des mondes lança la carrière du réalisateur, qui tourna son premier film, Citizen Kane, quelques années plus tard. Il y incarna d’ailleurs un magnat de la presse.

Dans la dernière interview d’Orson Welles réalisée pour la télévision en 1985, le présentateur introduit le réalisateur comme ceci : « Il capture notre attention dès qu’il se met à parler ». N’est-ce pas sur ce point qu’il faudrait conclure ? Car le pouvoir relatif de la presse, dont les témoignages sur l’évènement sont toujours remis en cause aujourd’hui, reste anecdotique face à ce qui s’avère être avant tout une démonstration de la toute-puissance de la fiction. La modernité et l’efficacité de cette adaptation sont frappantes, même pour des oreilles modernes; il est plus que probable qu’à l’époque, certains auditeurs aient été pris au piège. N’est-ce pas le but de tout conteur que de subjuguer son public au point de lui faire douter de la réalité d’une histoire ?
Si le jeune réalisateur n’a peut-être pas été à l’origine d’une terreur telle qu’on a pu la décrire, il a sans conteste secoué l’imaginaire de ceux qui l’ont écouté. Davantage que ses martiens, c’est lui qui a envahi l’Amérique. Car la puissance de la fiction s’exprimait ce soir-là par la voix de ce formidable conteur qu’était Orson Welles.

« Bonne nuit à tous, et rappelez-vous de la terrible leçon que vous avez apprise ce soir. Cet envahisseur luisant, globulaire, au sourire affreux, au milieu de votre salon, c’est juste une citrouille. Et si votre sonnette retentit et que personne n’est à la porte, ce n’était pas un Martien… c’est Halloween. »

Orson Welles


1 War of the worlds (La guerre des mondes), roman de H.G Wells
War of the worlds (La guerre des mondes), pièce radiophonique écrite par Howard E. Koch et réalisée par Orson Welles
3 Casablanca, film écrit par Howard E. Koch et réalisé par Michael Curtiz
4 A clockwork orange (Orange mécanique), film écrit et réalisé par Stanley Kubrick
5 War of the worlds (La guerre des mondes), film écrit par Josh Friedman et David Koepp, réalisé par Steven Spielberg

6  La guerre des mondes a-t-elle eu lieu ?, essai de Pierre Lagrange
7 Little green men, meowing nuns and head-hunting panics : a study of mass psychogenic illness and social delusion, essai de Robert E. Bartholomew
8 Radio Days, film écrit et réalisé par Woody Allen
9 Mettre en scène, essai de Louis Jouvet