Je suis une Extractemps – Partie III

Journal de bord d’une Extractemps. La courte aventure d’une femme perdue en pleine nature, dans un monde inhabité.

Foret metafictions
Troisième volet des « Sound fictions », créations sonores et littéraires. (premier volet ici)
Comment parcourir les sound fictions ? Lisez les textes, et découvrez les sons au fur et à mesure. Faîtes les deux à la fois. Expérimentez !

Huitième jour

1.
Premiers efforts de communication approfondie. Nous avons passé la journée à essayer de se comprendre. Nous progressons bien. Leur langue n’est pas si éloignée de la nôtre. De plus, ils ont un code proche du morse pour pouvoir dialoguer dans la nature sans se faire repérer par les animaux dangereux.
Autre chose intéressante, chaque futurien a un mini-automate personnalisé, sorte de jouet totem de la taille d’une petite boite. Chacun produit un son bien particulier. Ils nous ont poussé à nous en attribuer un Étia, Sol et moi. Un baptême improvisé émouvant, entourés des quatre adultes futuriens : Gork, Pliv, Ogou, et Omsta, la seule femme du camp. Voici un « tour de table » avec dans l’ordre : moi, Étia, et Sol. C’est marrant de voir le choix de chacun.

À midi, le menu s’est résumé à petit bout de viande et… une purée de quelque chose. Je pouvais lire la gêne dissimulée et partagée sur le visage de Sol et Étia. J’ai refilé la moitié de mon assiette à un garçon futurien d’environ 12 ans assis à côté de moi. Depuis, il ne me lâche plus. Il s’appelle Sturko.

Neuvième jour

2.
Nous avons continué à discuter toute la soirée d’hier. Quand l’armée interviendra, et je ne doute pas qu’elle le fasse très vite, nous devrons être préparés. Lorsque nous sommes arrivés à leur faire comprendre l’important danger qui les guettait, Ogou nous a parlé d’un endroit qui pourrait nous aider, et dont il connaît l’emplacement par une sorte de transmission d’un savoir ancestral.
L’expédition se prépare à partir. Tout le camp part avec nous. Sturko, qui a compris que l’inquiétude ambiante n’augurait rien de bon, m’a offert un jouet mécanique.

C’est un automate musicien, comme une boîte à musique. Un petit bonhomme sculpté en bois fait vibrer différentes lames de métal en tournant sur lui-même… Pour une fois, je n’ai pas pu attendre la nuit pour pleurer.

Dixième jour

3.
J’en suis bouche bée. Le savoir ancestral d’hommes primitifs nous a mené à l’entrée hyper technologique d’un bunker. Une porte blindée à même la roche. Boîtiers numériques rouillés et caméras de contrôle, perdus dans la végétation envahissante.
Il y a de nombreuses tombes autour de l’entrée. Pendant qu’Étia essaie directement de trafiquer le boîtier, nous jouons les fossoyeurs. Nous déterrons une partie des tombes pour trouver un quelconque pass qui nous permettrait de déverrouiller la porte. On peut dire que cette activité macabre n’améliore pas notre moral. Et… Oh putain d’Dieu… Ce dernier cadavre-là est récent !

Étia a réussi. Nous entrons.
J’ai une tache sur mon bras, sombre, bleue.

4.
Ce bunker est un don du ciel. Pour nous, un paradis enfoui. Nous sommes comme des enfants dans un parc d’attraction. Nous fouillons. Nous actionnons. Nous testons.

5.
Sur un ordinateur, dans une chambre, une diode clignotait. En allumant l’écran, un message du passé est apparu, qui semblait nous être destiné. Ce passé qui est notre futur.

L’histoire de la fin de l’humanité. Des enregistrements vidéos, des archives, des témoignages. J’en ai enregistré un maximum sur la boîte noire. Accroissement des populations, épuisement des ressources, famines, émigrations massives, épidémies. Et guerre. La plus grande des guerres. L’histoire, on la connaît déjà. Elle est dans les livres, à peu de choses près. Elle est dans nos têtes, dans nos peurs. Elle est dans notre imagination, où certains pensent toujours faire partie des gagnants. Mais cette fois, un camp inattendu s’est immiscé dans la bataille. Armes chimiques et jeux nucléaires ont provoqué des mutations. Nature, faune et flore ont fini le boulot.
Un K.O. ou un abandon ? Les derniers témoignages justifient l’ultime décision des habitants du bunker : au lieu de vivre éternellement reclus, sous la montagne, ils ont préféré mourir libres à l’extérieur.

6.
Malgré les armes trouvées, Étia dit qu’on n’a aucune chance, qu’ils nous tueront un jour ou l’autre. Elle a sans doute raison sur ce point. Elle veut se rendre.
Je continue à penser que l’humanité doit savoir ce qu’elle se fait à elle-même.
Nous nous sommes violemment disputés. Sol est de mon côté. Nous avons essayé d’argumenter, au nom de la justice, de nos enfants, de la vérité, des hommes.
« Les hommes se portent peut-être mieux sans nous et notre vérité » elle a dit. « Et si c’était pire après avoir tout révélé ? »

Étia est partie.

Onzième jour

7.
Signal que le lien temporel est rétabli : les robots tueurs sont là.

8.
Sol est mort.
Tous les futuriens adultes sont morts.
Sol est mort.
Ogou est mort.
Omsta est morte.
Gork est mort.
Pliv est mort.
Nous avons gagné la bataille, mais à quel prix ?
Sol est mort. Et ses dernières paroles continuent de tourner dans ma tête : « Ils vont arriver. Tiens bon. »
Étia est revenue en entendant les explosions, pleine de remords et de honte. Mais elle est arrivée trop tard, la bataille était terminée. Lorsqu’elle m’a vue allongée, inconsciente, elle m’a crue morte un instant. Aidée des enfants, elle a tiré mon corps dans la cellule de guérison du bunker. Les enfants étaient restés cachés pendant la bataille. Ce n’était « qu’une crise ». Les tâches bleues se répandent en moi.
Voici le son inquiétant que la cellule de guérison a capté dans mon esprit.

Une cellule de guérison qui capte les rêves… Je n’en reviens pas. Si nous allons être capable d’une telle technologie, peut-être que d’autres humains ont trouvé le moyen de s’adapter à l’environnement extérieur ? Peut-être que certains ont trouvé le remède au « mal bleu » ? Je ne sais pas très bien si je me dis ça par espoir humaniste ou pour croire encore à ma survie. Mais qui sait ? Peut-être que la cellule m’a guérie ? 

Douzième jour

9.
Nous nous sommes éloignés du bunker et avons utilisé des plantes à radiations pour attaquer et mettre en panne une abatteuse. Je vais la détourner pour m’infiltrer dans la base des Extractemps. Tenter d’atteindre le portail de retour. C’est le meilleur plan que nous ayons. Sturko vient avec moi. Il me faut une preuve vivante de l’existence des futuriens. Il est volontaire.

Je profite de cette nature qui m’entoure. Que je réussisse ou que j’échoue, il y a de fortes chances pour que je ne la revoie jamais. Je l’écoute, je la regarde, je la sens, je la ressens.
Étia reste avec tous les autres enfants.
C’est un aurevoir qui ressemble beaucoup à un adieu.

10.
Le plan n’a pas fonctionné.

C’est un échec total. Enfermée. Séparée de Sturko. Je…
Plus d’espoir.
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !
Si près du but. PUUUUUUTAIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIN !

11.
Quelqu’un a soudain communiqué avec ma cellule.
Lorsque j’étais allé réclamer son aide le cinquième jour, dans notre présent, Sol avait laissé un mot en partant. Un mot à sa femme, sans que je le sache. Car si Sol était Extractemps, s’il était venu avec moi dans cette aventure, c’était pour ses convictions et celles de sa femme, une journaliste. Un couple d’activistes anti-distemp.
C’est elle qui m’a parlé. Elle et un groupe de résistants ont réussi à s’infiltrer. Ils viennent me secourir !

Mais c’est trop tard pour moi. Je crache mes dernières forces. Les taches sont partout. La nature a raison de moi.

Treizième jour

12.
Je prends le relais de Coralie. Je ne suis pas une Extractemps. Je suis journaliste et activiste anti-distemp. J’ai récupéré sa boîte noire. Je montre à présent Sturko aux yeux du monde.

Je veux changer le futur.


Texte : Thibault Duperier
Sound design : Marie Moulin

Illustration de couverture : Pascal Casolari (voir son site)